Avec plus d’un tiers des électeurs votant au premier tour
pour Zemmour, Le Pen ou Dupont-Aignan, la victoire finale de l’extrême-droite aux
présidentielles fait désormais figure des scénarios possibles. Alors qu’en
2002, l’accession de Le Pen père au second tour avait suscité une émotion
considérable – des manifestations de masse suivies par un vote tout autant
massif de rejet – il n’en est plus de même 20 ans plus tard, avec la
banalisation de la rhétorique d’extrême-droite et son acceptation dans une large
partie de l’opinion publique. Une banalisation que n’expliquent, quoiqu’en
disent de savants experts, ni l’impopularité de l’actuel président (autant
qu’on sache pas plus impopulaire que ses prédécesseurs à la fin de leur mandat)
ni la situation économique et sociale d’un pays, qui, en dépit de ses défauts
et des inégalités qui le traversent, reste l’un des plus riches du monde.
L’analyse facile selon laquelle le vote d’extrême-droite serait d’abord un vote
de colère, de frustration, de la pauvreté – outre qu’elle n’est étayée par
aucune étude fondée – n’est pas crédible : on peine à comprendre pourquoi
les plus démunis – au nom desquels d’éminents spécialistes s’autorisent à
parler – apporteraient leur suffrage à des candidat.e.s dont toute l’analyse
économique et sociale se ramène à l’expulsion des immigrés et à la fermeture
des frontières. Une politique de brutalisation que n’effacent pas les
catalogues ubuesques de dépenses (toutes chiffrées en milliards ou dizaines de
milliards d’euros…) annoncées en catastrophe à quelques jours du scrutin pour
soudoyer l’électeur. Après mon élection le déluge…
Dans ces conditions, il faut se poser la question de
savoir pourquoi, en Europe, la France se distingue, avec constance, au fil des
ans, par cette disposition impressionnante pour le vote d’extrême-droite (à
comparer par exemple à l’Allemagne où le scrutin de septembre 2021 a donné 10,3
% des voix à l’AfD). Si l’on exclut ou que l’on relativise comme cause première
le contexte économique et social, il faut alors se tourner vers d’autres
facteurs, par exemple historiques – la France est un terreau de
l’extrême-droite (voir entre autres les travaux de Z. Sternhell) – ou encore
culturels. Orgueil national (même si ce dernier est largement partagé à gauche),
méfiance envers l’étranger, rejet des migrants, racisme, islamophobie (dont la
propagation dans le discours public même officiel n’est pas pour rien dans la
fabrication du candidat Zemmour) : incontestablement, dans le vote
d’extrême-droite, la motivation identitaire reste première.
Dans cette note de blog (initialement publiée le 05/11/2019),
j’interroge le rôle de l’Ecole dans la formation de représentations
dangereusement identitaires chez les élèves, à travers notamment les programmes
d’histoire et d’EMC. A deux ans et demi de distance, je ne vois pas ce que je
devrais changer à cette note…sinon pour s’inquiéter de voir, avec le SNU, se
renforcer la place des rituels patriotiques obligatoires dans le cursus des
élèves. Faire chanter chaque matin la Marseillaise à des jeunes au garde-à-vous
devant le drapeau tricolore n’est sans doute pas le meilleur moyen de leur
faire adopter un regard critique sur les fantasmes de l’extrême-droite.