Un hommage à Samuel Paty ou aux caricatures de Mahomet ? La pétition à la tonalité apologétique réclamant l’entrée de S. Paty au Panthéon n’échappe pas à la question. Depuis l’assassinat de l’enseignant, un récit canonique tient lieu de prêt-à-penser aux motivations équivoques. Se réclamer inconsidérément de l’héritage des Lumières n’éclaire pas le débat.
Il est toujours délicat d’intervenir sur un personnage public dont la mort, à juste titre, a choqué l’opinion. La sauvagerie, la singularité du meurtre de Samuel Paty ont créé autour de l’enseignant un climat en partie irrationnel qui rend suspecte toute expression qui ne se conforme pas à l’unanimisme attendu sur le sujet. Et pourtant, lorsque l’émotion née de la mort d’un homme vire à l’apologie – comme c’est le cas avec la pétition réclamant l’entrée de Samuel Paty au Panthéon – la critique est légitime puisqu’elle vise un objet bien précis, la pétition et ses instigateurs, plus que la personne qu’elle est censée honorer, cette dernière – sauf à partager la conviction religieuse sur l’immortalité de l’âme – en retirant moins de bénéfice que ceux qui lui rendent hommage.
« Il était professeur d'histoire-géographie et d'enseignement moral et civique. Il faisait son métier - avec passion, avec conviction, avec une laïcité émancipatrice chevillée au corps. Le 16 octobre 2020, il a été assassiné par un terroriste islamiste pour cela : parce qu'il enseignait la liberté d'expression, parce qu'il formait des citoyens éclairés, parce qu'il incarnait les idéaux des Lumières face à l'obscurantisme. » Ce récit canonique de la mort de S. Paty, largement répandu, mérite une mise à distance : pour ce qu’il tait comme pour ce qu’il manifeste à tort comme des évidences.
Si la laïcité, puisqu’il s’agit d’abord de cela, peut historiquement être perçue comme un symbole de la liberté de conscience après des siècles de religion d’état, il est incontestable que les dernières décennies en ont singulièrement changé le caractère, sans doute même la nature, sous l’influence d’un dérapage identitaire aboutissant au concept aussi fumeux que ravageur de laïcité « à la française ». Avec l’école comme terrain d’expérimentation privilégié et des milliers de jeunes filles coiffées d’un foulard comme victimes expiatoires.
De fait, et c’est bien le reproche majeur qu’on peut adresser à cette pétition, la mort de S. Paty ne peut se comprendre sans référence au contexte furieusement islamophobe qui l’entoure, l’Éducation nationale, depuis la malheureuse affaire du foulard de Creil (1989), s’étant aventurée dans une surenchère sans fin visant une religion sommée de se rendre invisible, de faire silence, tant sur l’espace public que dans les salles de classe… tout spécialement dans le cadre d’une éducation morale et civique surplombante où la vénération obligée pour un régime politique paré de toutes les vertus – une république sans historicité – l’emporte de loin sur le principe d’ « émancipation » affiché par les textes officiels et par cette pétition. Un régime enseigné à l’école comme un évangile où les « idéaux des Lumières » sont mis en avant pour disqualifier à l’avance toute critique, d’emblée suspectée comme communautariste, obscurantiste, même quand elle est l’expression juvénile de croyances, de valeurs, que l’institution se refuse à prendre en considération : ces jeunes filles déshabillées du regard chaque matin à leur entrée dans l’établissement, d’autres élèves prié.es de prendre la porte avant la mise en scène de caricatures dont on sait à l’avance qu’elles vont les choquer.
Le titre de « professeur d'histoire-géographie et d'enseignement moral et civique », énoncé comme une dignité, ne dit alors rien ou pas grand-chose qui puisse, évidemment, justifier la mort de S. Paty mais n’autorise pas davantage à ne prendre aucun recul avec le message délivré par un enseignement obligatoire à un public par nature captif auquel on refuse par avance toute expression de sa sensibilité, de sa personnalité. Il n’y a rien d’émancipateur, dans le fait de violenter la croyance d’un élève, il n’y a rien de courageux à viser toujours et encore la même religion. « Il enseignait la liberté d’expression », dit encore la pétition qui s’aligne sur la vieille imposture d’une éducation civique hors sol « enseignant » aux élèves une liberté qu’on leur interdit par ailleurs d’exercer.
Dans un contexte de panique morale ciblant tout spécialement les jeunes et le système éducatif, il est incontestable que la mort de S. Paty a largement contribué à libérer un peu plus une parole autoritaire et populiste qui trouve avec l’école un terrain d’élection privilégié… et, par exemple avec Attal, alors ministre de l’Éducation nationale, un porte-parole décomplexé : « A l’école française – déclare-t-il – on ne conteste pas l’autorité, on ne conteste pas la laïcité, on les respecte (…) On ne détourne pas le regard devant un tableau, on ne se bouche pas les oreilles en cours de musique, on ne porte pas de tenues religieuses. Bref, on ne conteste ni l’autorité de l’enseignant ni l’autorité de nos valeurs. » Accepter par principe l’autorité, quelle que soit sa nature, sous peine de sanctions ? En instrumentalisant la mort de S. Paty, Attal érige en norme éducative (et pour ce qui le concerne en programme électoral) le dogme de tous les régimes totalitaires.
Une dérive avec laquelle la proposition de panthéonisation de S. Paty ne prend manifestement pas ses distances. Tout comme elle ne prend pas ses distances avec l’anachronisme qui s’affiche sans pudeur dans le parallèle esquissé avec quelques illustres pensionnaires du Panthéon : « Le Panthéon accueille déjà ceux qui sont morts pour leurs idées et pour la République : Baudin sur les barricades, Sadi Carnot, les résistants Manouchian et Marc Bloch. Samuel Paty appartient à cette fraternité. » Il est pour le moins regrettable que des professeurs d’histoire ne fassent pas de différence entre un historien résistant assassiné par un régime politique construit sur une terreur de masse (Marc Bloch, par ailleurs critique implacable du système éducatif de son temps) et un enseignant victime d’un fanatique isolé.
Sauf bien sûr à justifier l’amalgame entre la résistance au nazisme et les caricatures de Mahomet, à voir dans les caricatures de Mahomet le symbole d’une résistance à un hypothétique ennemi de l’intérieur, symbole encore de Lumières brandies comme un étendard aux yeux de jeunes élèves qu'il faut par force faire sortir de leur obscurantisme natif ; autant d'illustrations du confusionnisme ambiant qui gangrène un débat public où les mots n’ont plus de sens, où un militant néonazi peut se voir honorer d'un hommage solennel au Parlement, confusionnisme qui aboutit à faire de S. Paty une icône de l’extrême-droite… et à faire remonter dans la liste des signataires de la pétition des noms qui ne se sont jamais illustrés dans la défense d’une école émancipatrice ni même plus banalement des libertés publiques (Chevènement, E. Badinter, E. Philippe, A. Genetet, toute une brochette de « Sages » de la laïcité, etc).
Faire rentrer Samuel Paty au Panthéon ou les caricatures de Mahomet ? C’est toute l’ambiguïté de la pétition.
Nota :
Les défenseurs de la laïcité « à la française » prompts à invoquer les pères fondateurs pour justifier les caricatures de Mahomet dans les salles de classe devraient relire cette recommandation de Jules Ferry aux instituteurs pour l’enseignement de la morale (circulaire du 17/11/1883). « […] si parfois vous étiez embarrassés pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille [l’école « de la république » tardera à donner corps au principe d’autorité parentale…], je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, si non, parlez hardiment. »
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