vendredi 8 mai 2026

Avec l'enseignement de la défense, une militarisation des programmes scolaires

 

Le SNU étant mort et enterré, l’Assemblée nationale vient d’adopter une loi renforçant la militarisation des programmes scolaires dans la logique d’une militarisation du débat public.

Le SNU étant mort et enterré sous les coups de contraintes budgétaires qui épargnent la Défense nationale, les députés Modem ont fait adopter un texte de loi qui, avec l’objectif affiché de renforcer l’enseignement de la défense à l’école – qui, pourtant fait partie intégrante du cursus scolaire depuis 1982 (protocole Armée-Ecole Hernu-Savary) – officialise et raffermit l’intrusion d’une morale d’état, brutale, non discutée, dans les programmes scolaires. Au mépris de ce qui devrait être le fondement de toute éducation démocratique et émancipatrice – le débat contradictoire, la libre parole, l’esprit critique – cette nouvelle loi confirme qu’avec la Défense nationale... et avec l’Éducation nationale, la liberté de conscience s’arrête à la porte des établissements scolaires.

Dans cette note de blog, on passera rapidement sur la désinvolture manifestée par les politiques dans leur approche des questions éducatives :

- coût estimé du dispositif (10 à 15 millions d’euros) dans un contexte de fermetures de classes et de compression des personnels.
- en classe de seconde, 35 séquences annuelles consacrées à cette nouvelle lubie viendraient s’ajouter à des emplois du temps déjà surchargés (1).
- méconnaissance mâtinée d’une bonne dose de mépris pour la définition et la mise en œuvre d’une politique scolaire (tout spécialement, pour ce qui touche aux contenus de l’enseignement, théoriquement prérogative du CSP), déterminée par les caprices de la majorité politique du moment : pour les parlementaires, obsédés des fantasmes militaro-patriotiques, l’urgence pour l’école, c’est de la surveiller et de la militariser.

Mais au-delà de ces difficultés purement pratiques, cette nouvelle loi visant à renforcer la présence de la défense doit être interrogée sur ses implications quant aux missions de l’école et son (in)adéquation avec les valeurs officiellement affichées mais aussi mise en perspective avec un contexte de militarisation du débat public.

Esprit critique, formation d’un citoyen libre et éclairé, nécessité de distinguer le vrai du faux etc, l’Éducation nationale n’est jamais avare de ces formules généreuses censées justifier ses prétentions civiques mais qui ne tiennent plus la route lorsqu’elles sont confrontées aux exigences de l’éducation à la défense. Avec ce « cours structuré et obligatoire  de défense globale » qui prolonge et amplifie l’éducation à la défense mise en place en 1982, c’est bien une morale officielle, une morale d’état qui s’incruste dans le cursus scolaire en totale contradiction avec les valeurs civiques affichées. Tout comme le premier protocole Armée-Ecole (1982) visait « à faire comprendre [aux élèves] que les militaires servent la Nation […]. Pour remplir pleinement ces missions, les militaires ont besoin du soutien de l’ensemble de la Nation », la nouvelle loi se fixe comme objectif de « permettre à chaque jeune Français de comprendre la mission des armées, les enjeux de souveraineté et de résilience, et la place du citoyen dans la défense de la Nation », le rapporteur insistant d’ailleurs « sur le caractère universel de cet enseignement : aucun élève ne doit en être dispensé. »

Mais qui donc définit la nature de la défense, de la souveraineté, de la résilience, sinon l’armée et, plus certainement encore, le pouvoir politique en place qui, par le biais d’un enseignement « à caractère universel » et obligatoire s’attribue une maîtrise hégémonique et exclusive sur ce qui, en démocratie, relève du débat public et de la morale individuelle.

Des questions qui relèvent d’une éthique personnelle – comme la bombe atomique, le commerce des armes, les dépenses militaires, la guerre comme seule résolution des conflits, la nation comme seul collectif envisageable – se trouvent ainsi interdites de débat dans les établissements scolaires, obligés de trouver la réponse, l’unique réponse, dans un « référentiel » officiel tout droit sorti d’une officine gouvernementale. Que reste-t-il dans ces conditions de la liberté de conscience puisqu’on en interdit l’exercice sur des sujets où elle a toute sa place ? Vidée de son sens par les postulats d’une pensée militaire hors du champ de toute critique, elle se réduit à la triste récitation scolaire des droits de l’homme qu’on fait miroiter aux yeux des élèves sans jamais leur donner l’occasion de les exercer. Pas plus comme élèves que plus tard comme citoyens (dé)formés dans le respect de tabous militaro-identitaires. 

Des tabous dont la finalité est précisément d’étouffer les remises en cause dérangeantes, de se satisfaire de vérités révélées, de ne pas chercher plus loin que le bruit médiatique.

10 milliards d’euros pour un porte-avions dont l’utilité n’a jamais été démontrée ? Des manœuvres guerrières en soutien à une agression menée par deux puissances impérialistes (Israël et les USA) toujours sûres de leur bon droit ? Des dizaines d’opérations militaires néo-colonialistes menées par la France en Afrique pour le plus grand profit de quelques entrepreneurs ? La menace russe quand les achats d’hydrocarbures par les pays occidentaux ont massivement contribué à équiper l’armée russe ? Et faut-il vraiment, comme le réclame l’auteur de la proposition de loi, « inciter nos enfants à aimer [la France] avec passion et ferveur », comme si la nation était le seul cadre possible de vie collective et comme si ce cadre ne pouvait se défendre qu’à coups de missiles ? « Qui nous fait la guerre ? », demande encore ce député ? Mais est-il interdit de voir dans les bouleversements environnementaux, dans l’insolente aggravation des injustices sociales ou dans les désordres d’un régime politique à bout de souffle, des menaces autrement plus redoutables qu’une hypothétique invasion étrangère ? Autant de questions qui ne trouveront pas leur place dans un enseignement de la défense qui a toutes les composantes d’un bourrage de crâne. [Je comprends fort bien que l'analyse ci-dessus ne soit pas partagée par tous mais je ne demande pas non plus qu'elle fasse l'objet d'un programme officiel. C'est toute la différence...]

Cette nouvelle initiative parlementaire qui trouve sa place dans un contexte plus général de militarisation du débat public, instrumentalise l’école dans le sens d’une sujétion toujours plus grande du système éducatif – et singulièrement des jeunes – à la volonté du pouvoir politique, dans la logique d’une éducation morale et civique conçue comme outil privilégié de défense inconditionnelle d’un régime politique : il ne s’agit plus que de croire et obéir. Ces principes qui étaient également ceux du SNU n’allaient évidemment pas disparaître du calendrier politique ; en germe dans les déclarations présidentielles comme dans de nombreux travaux parlementaires ces dernières années, ils trouvent de nouvelles modalités d’application avec cette loi militarisant les contenus de l’enseignement. Dans un climat de surenchère électorale, elle n’est probablement pas la dernière.

(1) Pour donner une dimension transdisciplinaire à cet enseignement, les parlementaires, par cet inventaire digne d’Ubu, font preuve d’une imagination sans limite : « les entrées défense ne doivent pas se limiter à l’histoire-géographie mais bien s’ouvrir aux autres champs des savoirs : ainsi, les sciences de la vie et de la terre peuvent se prêter à une étude des pathologies et infections de guerre. L’évocation des gueules cassées peut servir de point d’appui à une étude des progrès de la médecine. En éducation physique et sportive, peuvent être utilement mentionnés les opérations “Avec nos blessés” en soutien aux soldats blessés en opération ainsi que l’univers des sports adaptés et du parasport. En technologie, la conception assistée par ordinateur peut permettre d’évoquer l’élaboration d’orthèses et de prothèses pour les blessés en opération et évoquer les enjeux et les risques de la défense nationale. Les mathématiques peuvent également servir de base à un projet d’éducation à la défense interdisciplinaire : ainsi, en 2023, le prix spécial du jury ex aequo du prix armées-jeunesse a été attribué à la direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information (Dirisi) pour avoir réalisé un dossier “Comment les maths ont contribué à vaincre Hitler” ». (Rapport no 2523, Assemblée nationale)

 

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