L’expérimentation de l’uniforme scolaire a fait l’objet d’une évaluation officielle très critique qui met en parallèle l’échec patent du dispositif avec la forte charge symbolique dont l’uniforme est porteur. Mais c’est pourtant ce symbole qui fait sens aux yeux de ses promoteurs : l’uniforme comme outil de contrôle et de mise en ordre.
« L’expérimentation » de l’uniforme scolaire – étonnamment appelé « tenue commune » dans les textes officiels, fait l’objet d’une double évaluation publiée par l’Éducation nationale sous la forme d’une enquête statistique conduite par la DEPP et d’une étude monographique confiée à FORS-Recherche sociale. Cette expérimentation, soutenue par un déploiement médiatique sans rapport avec la réalité du terrain (une centaine d’établissements concernés sur 59 000 pour toute la France), débouche au final sur un bilan aussi dérisoire que surréaliste… mais qui fait sens aux yeux de ses promoteurs.
Pour le 1er degré (87 écoles ont répondu à l’enquête statistique), si 75 % des directeurs d’école « rapportent une évolution plutôt, voire très positive du sentiment d’appartenance envers l’école », il apparaît que 71 % d’entre eux « avaient une perception favorable » de l’uniforme à l’annonce de sa mise en œuvre. Il leur était donc difficile de se déjuger même si, de leur propre aveu, l’évolution remarquée tient plus de l’autosuggestion que de l’observation des faits, puisqu’en effet : 61 % d’entre eux n’ont pas observé d’ « évolution notable » pour le climat scolaire ou la collaboration entre élèves, 71 % pour l’ambiance de travail dans la salle de classe, 71 % pour les relations entre élèves et enseignants (et même une évolution négative pour 3 % ), 76 % pour les problèmes de comportement, 71 % pour les problématiques de harcèlement, 80 % pour l’investissement dans le travail scolaire, 84 % pour les acquis des élèves, 87 % pour l’assiduité. Autrement dit : aucun des arguments mis en avant pour tenter de justifier la mise en place de l’uniforme n’a résisté à l’évidence qui fait que la complexité de l’acte d’apprendre et de la socialisation enfantine l’emporte sur les illusions et le gros bon sens.
Évolution très proche pour ce qui concerne le 2nd degré, le nombre d’établissements volontaires concernés (16 au total) interdisant d’évidence toute extrapolation, d’autant que, comme l’observe le rapport « l’expérimentation s’est implantée dans des écoles et établissements scolaires présentant des conditions de départ globalement favorables. » Qu’en serait-il alors dans le cas de milliers d’établissements et de millions d’élèves hostiles au principe de l’uniforme ?
Les élèves, précisément, objets d’un voyeurisme médiatique indécent qui a accompagné l’expérimentation de l’uniforme pendant l’année 2024 -2025, apparaissent en quelque sorte comme chosifiés, infantilisés, dans un processus à l’élaboration duquel ils sont tenus à l’écart. « Leur avis – poursuit le rapport – a rarement été sollicité et plus rarement encore pris en compte, hormis à la marge (vote sur le logo ou les couleurs de la tenue commune). L’expérimentation s’est ainsi davantage construite “pour eux” que “avec eux”. Ce faible niveau d’association du public directement concerné limite la portée éducative potentielle de la mesure et influence sa réception »(1). Le rejet d’un uniforme vécu comme « injuste et arbitraire » par les élèves – majoritaire en primaire, massif dans le secondaire – a pu générer des tensions, des conflits, souvent gérés par un autoritarisme accru de l’autorité, voire par des sanctions, contribuant, ce n’est pas le moindre des paradoxes, à un « durcissement des rapports entre élèves et adultes ». Sur ce point, capital eu égard aux espoirs bien naïfs prêtés aux bienfaits de l’uniforme, le rapport est sans appel : « […] la tenue commune introduit […] de nouvelles crispations dans les relations entre adultes et élèves : les rappels à la règle deviennent des motifs de tension supplémentaires, accentuant la conflictualité notamment avec les élèves les moins scolaires qui peuvent voir, dans l’obligation de porter la tenue, un nouveau terrain de transgression. » Réponse du monde réel à la vision fantasmée d’une école sanctuarisée par l’uniforme : « la tenue commune n'a pas permis à ce stade de faire évoluer de manière significative ou durable le rapport des élèves à l’autorité et la discipline, ou leur comportement face aux adultes. »
Au fil de l’enquête-bilan, toutes les illusions portées sur l’uniforme s’effondrent les unes après les autres. L’uniforme comme vecteur d’égalité ? « […] ce rapprochement visuel entre élèves ne permet pas de transformer réellement les dynamiques sociales, qui reposent là-encore sur d’autres logiques que la différenciation vestimentaire. » L’uniforme contre le harcèlement ? « […] les adultes autant que les enfants sont relativement unanimes sur le fait que la tenue commune ne permet pas de limiter les phénomènes de harcèlement qui relèvent d’autres dynamiques sur lesquelles il demeure difficile d’agir. »
Pour résumer : aucune évolution notable, voire aggravation des difficultés préexistantes sur tous les critères pourtant considérés comme déterminants dans l’expérimentation de l’uniforme (ambiance d’établissement, relations des élèves avec les adultes ou des élèves entre eux, rapport à l’autorité, climat de travail, résultats scolaires etc…) Dans ces conditions, il faut se demander pourquoi – en dépit d’un échec prévisible et d’ailleurs attendu par tous ceux qui ne se satisfaisaient pas des reportages édifiants et complaisants abondamment diffusés par les médias – cette expérimentation a pu générer un tel écho, s’interroger également sur les motivations de l’organisateur et plus généralement des partisans de l’uniforme. Ces questions trouvent des éléments de réponse non pas dans l’enquête statistique de la DEPP (ne rêvons pas…) mais dans l’étude monographique réalisée par FORS – Recherche sociale.
Dans une démarche héritée de la sociologie, l’enquête (certes limitée à 8 écoles et 4 collèges), met l’accent sur « la charge symbolique du dispositif […] plus forte, notamment pour les adultes qui y voient un vecteur de cohésion, d’ordre et de reconnaissance institutionnelle. La tenue commune ne constitue pas en soi un levier direct de transformation des dynamiques scolaires : elle agit avant tout comme un symbole collectif, un instrument d’affichage et de régulation, dont la portée dépend du sens qui lui est attribué localement et de la manière dont elle s’inscrit dans un projet éducatif plus large. » En dépit de son échec patent, c’est cette dimension symbolique (« instrument d’affichage et de régulation ») qui explique à la fois son acceptation par une majorité d’adultes (parents, directions, peut-être enseignants) et le décalage ressenti par les élèves qui ne sont pas dupes du rôle qu’on veut leur faire jouer.
« On est des clones, on dirait qu’ils nous utilisent pour montrer leur image mais on n’a jamais demandé ça. »
Cette observation d’un collégien témoigne mieux qu’un long discours de la lucidité des élèves sur ce qui s’avère être une arnaque éducative, une duperie qui – c’est un peu la fonction de tout symbole – permet de contourner la complexité du réel au profit d’un affichage qui tourne à vide. Comme par exemple, dans un système éducatif où la réussite des élèves est étroitement conditionnée par le milieu social, en amalgamant égalité et uniformité. Ou encore dans un régime politique aussi peu démocratique que la 5e république, apprentissage de règles communes avec obéissance absolue à l’autorité. L’uniforme imposé de haut par le pouvoir politique (dans le cas présent, Macron puis Attal), apparaît alors pour ce qu’il est vraiment : une pièce de tissu agitée frénétiquement devant l’opinion, devant l’électeur, pour ne pas avoir à affronter les véritables enjeux éducatifs.
De fait, la logique de l’uniforme, car il y en a bien une, se retrouve dans la désignation des établissements choisis pour tester l’uniforme, puisque « dans la quasi-totalité des sites visités, l’expérimentation a été impulsée et pilotée par les collectivités territoriales, souvent à l’initiative directe des maires ou des présidents de conseil départemental » (2), collectivités territoriales qui appartiennent quasiment toutes à la droite ou à l’extrême-droite, c’est-à-dire à une famille politique qui, depuis une vingtaine d’années, avec une obstination qui se retrouve dans le florilège de propositions de lois déposées sur le sujet, a fait de l’uniforme scolaire – qui n’a jamais existé en France – le marqueur d’un programme éducatif où domine l’obsession d’une mise au pas de la jeunesse, l’uniforme étant alors considéré non comme un facteur d’égalité ou d’émancipation mais « comme une contrainte et un instrument de contrôle, synonyme d’une injonction à l’uniformité au détriment des libertés individuelles. » Vu sous cet angle, entretenu par un imaginaire de panique morale construit autour des jeunes, le thème de l’uniforme scolaire, s’inscrit dans la continuité du SNU dont le maître d’œuvre était, déjà, l’Éducation nationale…
Avec l’uniforme « il y a un côté rassurant : “on a réussi à les faire plier”, et si les élèves ont accepté cela, c’est qu’ils respectent le cadre imposé, c’est un gage d’autorité. » Ce qui n’est guère rassurant, c’est, outre que l’observation émane d’un enseignant de collège – sans que la formulation permette de connaître véritablement la signification qu’il lui prête – le débat éducatif ait pu prendre un tournant qu’on croyait impensable il y a encore quelques années, celui d’une éducation dont l’objectif, précisément, est de « faire plier » les élèves.
A ce stade, nul ne sait le sort qui sera réservé à un dispositif qui, généralisé, ne pourrait de toute manière pas être pris en charge par la collectivité comme c’est le cas aujourd’hui. Né d’un caprice politique, il ne fait guère de doute que l’uniforme scolaire sera un élément de choix du populisme éducatif qui s’étalera sans retenue dans la perspective des prochaines échéances électorales. Il est tellement plus facile de mettre les élèves en uniforme que de travailler à la construction d’un système éducatif où chaque élève pourrait trouver sa voie dans le respect des autres. Une école où, de ce fait, l’uniforme serait parfaitement inutile…
(1) Pourtant signée et ratifiée par la France, la Convention internationale des droits de l’enfant en reste à l’école à l’état des proclamations officielles toutes platoniques habituelles à l’Éducation nationale : « Les États parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. » (article 12. 1)
(2) « […] les débats nationaux autour de la tenue commune, largement relayés localement, ont parfois contribué à orienter les perceptions du dispositif vers une lecture politique plutôt qu’éducative. Dans certains établissements enquêtés, cette politisation a nourri des suspicions chez une partie des parents quant aux motivations réelles de la démarche, un sentiment d’instrumentalisation ou un doute sur la transparence du processus de consultation. Dans certaines écoles du panel, la forte exposition médiatique a également accru les tensions, en cristallisant des oppositions entre groupes de parents, entre familles et directions voire entre établissements et municipalités. Dans ce contexte, la tenue commune a pu devenir un marqueur politique davantage qu’un outil pédagogique, limitant son appropriation par les acteurs de terrain et fragilisant la possibilité de construire un consensus local autour du dispositif. »
Notons également que des maires RN récemment élus n’ont pas caché leur souhait d’instaurer l’uniforme dans les écoles de leur commune (La Flèche, Carcassonne).
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire