samedi 9 mai 2026

8 mai 1945 : du bon usage des commémorations

 

L’extrême droite est-elle légitime à commémorer la défaite du nazisme ou la déportation ? Qu’elle puisse le faire sans scrupules et si ouvertement montre toute l’ambiguïté des pratiques mémorielles officielles dans lesquelles l’Éducation nationale, pour ce qui la concerne, n’a guère de scrupules à embrigader des générations d’élèves au service d’une « mémoire » militarisée et patriotique.

Bardella à La Flèche, ville nouvellement conquise par le RN, pour la commémoration du 8 mai ; hommage solennel de David Rachline, maire RN de Fréjus, à l’occasion de la Journée nationale du souvenir de la déportation (26 avril), hommage officiellement rendu à « la mémoire de celles et ceux qui furent arrachés à leur vie, déportés, persécutés, assassinés, mais aussi de celles et ceux qui ont résisté face à la barbarie appartient au registre du détournement mémoriel » (Rachline).

Dans ces deux villes comme un peu partout, cette mise en scène édifiante, complaisamment relayée par la presse locale, s’inscrit dans une tradition commémorative éprouvée : celle de l’instrumentalisation de l’histoire au profit des organisateurs.

Si cette disposition à générer des abus de confiance est en germe dans toute mémoire collective, en particulier lorsque cette dernière fait appel à un péremptoire « devoir de mémoire », très présent dans les instruction officielles de l’Education nationale, elle n’en prend pas moins un relief tout particulier comme c’est le cas à Fréjus ou à La Flèche quand le promoteur attitré de la mémoire – un militant d’extrême-droite – déforme le sens profond d’un épisode de l’histoire pour le récupérer à son profit : ici, en permettant à une formation d’inspiration xénophobe et raciste de s’afficher au côté des victimes passées de la xénophobie et du racisme.

Détournement, instrumentalisation de l’histoire au profit des organisateurs mais aussi, détournement de la mémoire par le patriotisme, effet collatéral tout autant fâcheux qui découle de l’habitude prise d’institutionnaliser la mémoire, de lui donner corps, à travers un cérémonial d’inspiration militaire (voire religieuse, une contradiction de plus pour une république laïque…), encombré d’un déploiement de symboles nationaux qui ne sont pas a priori en situation pour rappeler la défaite d’un régime lui-même édifié sur des principes militaristes et nationalistes.

Au point qu’on peut à juste titre se poser la question de savoir si, devant les monuments aux morts, c’est bien la fin du nazisme qu’on commémore ou bien s’il s’agit de faire passer un autre message. Question d’autant plus légitime quand la mise en scène visible et massive de l’élément militaire dans le cérémonial permet à l’armée française de récupérer à son profit une victoire à laquelle elle a si peu participé, d’effacer de la mémoire la compromission de ses chefs, de mettre au premier rang les anciens combattants des guerres coloniales dont on peut difficilement assimiler les faits d’armes à un combat pour les droits de l’homme ou pour la civilisation.   

Par sa nature, un cérémonial dispense d’avoir à penser, à mettre à distance, impose aux participants une attitude figée étouffant le souvenir de l’événement passé sous la raideur du moment vécu. Un principe d’autant plus contestable quand il s’adresse aux enfants des établissements scolaires, dont la présence, requise par la mairie dans le cas des écoles, fait depuis quelques années l’objet d’instructions de plus en plus pressantes des autorités académiques, relais du pouvoir politique : la participation aux commémorations devient une obligation incluse dans un fumeux « parcours de citoyenneté », le patriotisme une vérité non discutable, en dépit de l’arbitraire et du peu de fondement de ce dernier.

Dans son acception courante, le patriotisme est un concept si peu caractérisé qu’il ne s’exprime que par un acte de foi : chacun est tenu de se reconnaître dans une appartenance à une collectivité nationale elle-même érigée en principe indiscutable en dépit de sa maigre assise épistémologique et historique. De fait, à l’école comme ailleurs, faire du patriotisme un culte, c’est nier la liberté de conscience et interdire l’exercice de l’esprit critique au profit d’une croyance de nature quasi religieuse mais qui s’impose à tous sans discussions.

Que les rituels patriotiques et militaires trouvent une place privilégiée dans le cadre des cérémonies publiques organisées par l’extrême-droite s’inscrit dans la logique d’une pensée élaborée autour du fétichisme de la nation : l’orgueil national, la méfiance envers l’étranger, dont le racisme est l’expression ultime, le refus des différences, la soumission exigée à un cadre politique considéré comme immuable et son corollaire, l’obéissance à ses dirigeants. 

Mais si, dans cette logique identitaire, les initiatives annoncées par un certain nombre de maires d’extrême-droite à destination de l’école font sens, elles rejoignent la volonté déjà exprimée sur un plus large échiquier politique dans un contexte de panique morale construit autour de l’école des jeunes, contexte qui donne un surcroît de crédibilité à ce qui passait pour pure élucubration il y a encore peu de temps : se réfugier dans des rituels éculés et irrationnels – le salut au drapeau pour commencer la journée d’école, la Marseillaise etc – non seulement détournera de s’attaquer aux vrais problèmes de l’école mais  contribuera à renforcer l’emprise d’une idéologie mortifère, traditionnellement celle de l’extrême-droite, sur l’ensemble du système éducatif.

Avec ses rangées d’enfants au garde-à-vous, avec le déploiement de symboles nationaux et militaires hors sujet, avec la présence abusive de personnalités politiques aux motivations ambiguës ou franchement contestables, les commémorations officielles et scolaires du 8 mai ne sont guère en rapport avec la nature réelle d’un événement censé rappeler la fin d’un régime totalitaire sans précédent et le sacrifice de ceux qui y ont résisté (lesquels étaient rarement des militaires…).

Pour gagner en crédibilité, l’éducation dite morale et civique, déjà par nature fortement soumise aux caprices politiques de l’heure, n’a rien à gagner à se laisser embarquer dans des scénographies de type militaire et patriotique. L’enseignement de l’histoire et la compréhension du passé non plus.

 

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