Partant d’une légitime émotion, la mort de Lyhanna et les scandales du périscolaire parisien ont ouvert les vannes à un flot de réactions politiques et médiatiques incontrôlées, trop bruyantes pour être honnêtes. Surtout quand elles ne posent pas les bonnes questions.
Juin 2026 : à l’Assemblée nationale, le gouvernement est sommé de s’expliquer sur les manquements, les fautes qui auraient abouti à la mort de Lyhanna. Parmi les accusateurs, les députés de droite et d’extrême-droite ne sont pas les moins virulents, lancés dans une surenchère punitive éperdue qui fait penser que la mort de Lyhanna n’est pas vraiment leur seule préoccupation. Comme souvent, trop bruyants pour être honnêtes : la chasse aux prédateurs sexuels ne fait pas à elle seule un projet éducatif.
Il faut alors revenir un an en arrière, au printemps 2025, au sein de cette même Assemblée où une commission d’enquête est réunie pour tenter de mettre au clair les responsabilités dans une affaire qui défraye la chronique depuis plusieurs mois : comment des centaines d’élèves ont pu subir pendant des décennies tous les sévices – sexuels, physiques, psychologiques – dont des adultes en situation de pouvoir sont capables. A Bétharram, tout le monde savait, les autorités locales, civiles et religieuses, les élus, la justice, le ministre de l’Education nationale de l’époque, à ce titre directement responsable d’un établissement sous contrat où, circonstance aggravante, ses propres enfants étaient scolarisés. Tout le monde savait mais tout le monde se taisait, jusqu’au moment, de nombreuses années plus tard, où d’anciens élèves se sont levés pour prendre la parole, étalant au grand jour ce qui, au fil des témoignages, s’est avéré comme l’une des plus sordides affaires de violence sur enfants que notre époque ait connue.
Mais il faut croire que la gravité des faits n’était pas jugée suffisante pour tous puisque les travaux de la commission d’enquête parlementaire furent traversés par de virulentes critiques visant à remettre en cause sa légitimité. Chenu (RN), aujourd’hui surjouant l’indignation devant micros et caméras, affichait alors sa « nausée », non pas devant les sévices endurés par les élèves de Bétharram mais devant les accusations portées contre Bayrou dans ce qui ressemble, disait-il, à « un procès de Moscou ». Rhétorique très voisine chez Marc Fesneau (Modem), un proche de Bayrou, assimilant le travail de la commission à du « stalinisme…un procès à charge ». « Il faut – insistait-t-il – qu’on arrête avec les commissions d’enquête ». Malveillance, manœuvres dilatoires : il s’agit de repousser toute initiative législative susceptible de protéger les élèves, manœuvres et combines de couloir qui aboutiront un an plus tard à l’adoption d’un texte très édulcoré et de peu d’effets prévisibles eu égard à la nature du problème.
Incontestablement, cette obstruction témoignait, à tout le moins, d’une forte inhibition devant la parole de l’enfant, surtout lorsqu’elle met en cause une institution – l’Education nationale – jouissant d’une autorité morale qui la place au-dessus de tout soupçon.
Ce dont la commission d’enquête, rare témoignage de lucidité et de courage émanant d’une instance parlementaire habituellement peu ouverte sur ce genre de problématiques, se faisait l’écho dans son rapport final : « En effet, pour parler de violences que l’on a subies, deux conditions sont nécessaires : il faut en premier lieu savoir que l’on est victime de violences, et donc savoir ce qu’est une violence et que toute forme de violence est interdite par la loi ; en second lieu, il faut savoir ou, à tout le moins, croire que la parole sera écoutée et prise au sérieux. Dans le cas des enfants, cela implique donc de pouvoir parler en confiance à des adultes de leur environnement immédiat, parents ou personnels scolaires. »
Ce manque de considération de toute une partie des parlementaires pour les victimes de Bétharram laisse alors songeur sur la nature réelle de la bruyante indignation mise en spectacle, un an plus tard, dans le même hémicycle, après la mort de Lyhanna. Indignation qui, au passage, ne s’est jamais non plus manifestée pour les 46 infanticides – en moyenne un par semaine – dénombrés en France en 2024.
Certes si, à Bétharram, la violence n’a pas été poussée jusqu’au meurtre, est-ce vraiment là l’important ? En réalité, toute violence sur enfant, quelle qu’en soit l’issue, interroge ou devrait interroger sur la relation d’autorité qui s’instaure entre l’adulte et l’enfant, trop souvent déformée en relation de domination, surtout dans un cadre éducatif propre à légitimer tous les abus de pouvoir.
Responsable ou coupable ? Le système officiel d’éducation n’est pas innocent : parce qu’elle institutionnalise en rapport d’autorité la relation entre adulte et élève, parce qu’elle fait de l’obéissance non discutée la condition première de l’éducation, l’Education nationale parque les élèves – et donc les enfants – dans une relation psychologique ambiguë avec l’adulte comme figure d’autorité. En contexte scolaire, les abus sexuels dépassent la seule culpabilité individuelle de l’auteur des abus ; ils font écho à la nature d’un principe d’éducation qui ne remet pas en question la domination de l’un sur l’autre et son corollaire, la soumission de l’un à l’autre.
Cette tradition, en partie héritée du passé, qui pèse particulièrement lourd en France, sans doute davantage que chez nos voisins, s’est vue confortée ces dernières années par un retour en force d’un populisme éducatif et d’un autoritarisme dont la brutalité s’est manifestée par exemple dans les déclarations d’un ancien ministre de l’Education, ancien Premier ministre (Attal) : « à l’école, on ne conteste pas l’autorité de l’enseignant », qui fait lui-même écho à un ancien président de la république (Hollande, 2015) : « à l’école, toute contestation fera l’objet d’un signalement… » ; ou encore cet autre ancien ministre de l’Education, Premier ministre (Bayrou) qui, dans le cadre de la commission d’enquête Bétharram, attribue officiellement à la paire de gifles le statut de « geste éducatif ».
Des annonces, certes mais qui, amplifiées par les tares d’un système scolaire centralisé jusqu’à l’absurde (80 000 « signalements » remontés jusqu’à un ministre - Geffray – qui en tire fierté…), ne sont sûrement pas de nature à placer l’enfant-élève en situation d’exercer un regard critique sur une autorité sacralisée. De façon très significative, quand, en 2017, Blanquer rajoute le respect à la trilogie des fondamentaux (lire, écrire, compter), il le fait sous la forme d’un apprentissage à inculquer aux élèves, transformant en prescription d’obéissance une notion qui perd alors toute sa vertu de régulation dans les relations humaines. Alors que l’obligation de respect – des maîtres, des valeurs de la république, de la laïcité etc – est devenue un élément de discours obligé de l’institution, il est particulièrement significatif que « le droit de l’enfant au respect » (J. Korczak, 1929) n’ait jamais trouvé sa place ni sa traduction à l’école. Infériorisé dans son statut d’élève, l’enfant scolarisé ne sera jamais en mesure, surtout s’il n’y est pas encouragé par un environnement peu ouvert à cette problématique, de répondre à la violence de l’adulte, encore moins de la dénoncer. Confronté au « mur du silence » (Alice Miller, Abattre le mur du silence, 1990), il s’expose à tous les abus.
Lyhanna, violences dans le périscolaire, signalements surgis d’un peu partout : certes avec des degrés de gravité divers, les violences exercées sur les enfants, quelle que soit leur nature, ont toujours comme origine commune chez l’adulte une conception de l’autorité qu’il ne faut pas grand-chose pour pervertir en sentiment de toute puissance, voire d’impunité.
Cette analyse, qui fait se déporter du bruit et de la fureur surjouée du moment, permet d’avancer l’idée que le tumulte engendré par la mort de Lyhanna, légitime lorsqu’il est l’expression d’une émotion sincère, l’est beaucoup moins quand il s’inscrit dans un agenda politique où les haines recuites et les ambitions de carrière l’emportent sur la compassion pour l’enfant. Si l’on s’accorde à reconnaître que la violence sur enfant ne peut être uniquement imputée à la responsabilité d’un petit nombre d’acteurs ou à la défaillance d’un service ou encore que la violence éducative dite « ordinaire » compte encore en France de nombreux adeptes (1), mais que cette violence systémique voire institutionnelle demanderait de remettre en cause le système et les institutions, dans ces conditions, on ne peut ni se contenter ni se satisfaire d’une surenchère médiatique et punitive aussi vaine qu’indécente eu égard à la nature des problèmes à traiter, surtout lorsqu’elle émane de familles politiques et de politiciens sans vergogne (la liste est longue) qui font de l’autorité et de l’obéissance le fondement de leur projet éducatif.
(1) Après avoir longtemps traîné des pieds, la France n’a été que le 56e pays du monde à interdire les coups sur les enfants, interdiction d’ailleurs bien souvent platonique…
Mise à jour (20/06/2026)
Bétharram : entre 700 et 1500 élèves potentiellement victimes..
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