samedi 22 août 2026

Patriotisme obligatoire : l’Éducation nationale ouvre ses portes à l’extrême droite

 

L’extrême droite en rêvait, l’Éducation nationale le fait : les cérémonies patriotiques et militaires, jusque-là contenues à l’extérieur de l’école et à la participation volontaire de quelques élèves, sont désormais généralisées, rendues obligatoires à partir de la rentrée 2026.

« À compter de la rentrée 2026, une cérémonie commémorative annuelle d’hommage à tous les « Morts pour la France » est instituée dans chaque école élémentaire, collège et lycée, publics ou privés sous contrat, y compris au sein du réseau de l’enseignement français à l’étranger. » L’extrême-droite en rêvait, l’Éducation nationale le fait : les cérémonies patriotiques et militaires, jusque-là contenues à l’extérieur de l’école et à la participation volontaire de quelques élèves, sont désormais généralisées, rendues obligatoires par une circulaire officielle du 02/07/2026.

« […] permettre aux élèves de devenir des citoyens conscients de partager une destinée commune. Quel que soit le parcours singulier de chacun, la France émancipe par ce qu’elle donne en partage […] » : aussi ampoulée que l’exige le sujet, la prose du ministre fixe les grands principes d’un cérémonial qui, en s’incrustant de force dans les programmes scolaires, les pratiques pédagogiques et le quotidien des élèves met encore un peu plus à mal l’étude critique du passé et la liberté de conscience de chacun, enseignants comme élèves. Il ne s’agit plus de connaître un épisode historique, d’interroger ses causes, de se forger un jugement personnel et raisonné mais de « rendre hommage » à tous les « Morts pour la France ». La formulation, certes banale dans les cimetières militaires, est lourde de sens dès lors qu’elle s’impose règlementairement au public par nature captif des établissements scolaires. Avec une majuscule (« M ») qui sacralise les morts, elle balise la mémoire scolaire et confère une dimension religieuse à l'enseignement de l'histoire au risque du bourrage de crâne : toutes les guerres menées par la France ou au nom de la France sont par principe honorables, puisque françaises, tous les morts ont volontairement sacrifié leur vie « pour la France ».

Dans ces conditions, à compter de la rentrée 2026, les élèves ne seront pas censés savoir qu’à l’été 1914, dans un contexte de haines nationales et de rivalités impérialistes, la conscription a envoyé à la mort des millions de jeunes qui avaient sans doute d’autres objectifs que de mourir « pour la France », pas plus qu’ils ne connaîtront la réalité des guerres de décolonisation ou des dizaines d’opérations militaires conduites par la France en Afrique pour des motifs où l’intérêt du monde des affaires l’emporte de loin sur les considérations humanistes.

La cérémonie commémorative annuelle, désormais inscrite dans le calendrier scolaire, c’est d’abord le visage de l’escroquerie mémorielle qui fait que l’on rend hommage à la guerre plus qu’à ses victimes, à des héros qui sont aussi des criminels ou des tortionnaires. Qu’il soit alors permis de s’interroger : quelle « citoyenneté », quelle « culture commune », quelle « cohésion nationale… », pour reprendre les termes de la circulaire, l’école peut-elle attendre d’un cérémonial obligé qui maltraite la réalité des guerres et la connaissance historique au profit d’un mensonge d’état ? Et pourquoi les enseignants qui, comme c’est l’habitude à l’Éducation nationale, n’ont jamais été associés à l’élaboration de cette circulaire, seraient-ils tenus de collaborer au titre du service public d’éducation à ce qui est d’abord l’expression commune d’un caprice présidentiel et d’un climat décomplexé de populisme militaro-patriotique ?

Car cette dernière initiative de l’Éducation nationale ne vient pas de nulle part. D’un côté, elle répond directement à la demande expresse de Macron (27/11/2025) qui, prenant acte de l’échec du SNU, annonce vouloir en transférer la charge symbolique sur l’ensemble de l’école, notamment par le biais d’une commémoration obligatoire. Or, dans le système éducatif français, infantilisant et autoritaire, la parole du président est un ordre qu’une administration au garde-à-vous s’empresse de satisfaire, ce que confirme l’adresse du ministre à tous les échelons de la hiérarchie.

Mais d’autre part, l’institution d’une cérémonie commémorative purement scolaire s’inscrit dans un contexte plus large d’« acculturation des jeunes à la guerre », clairement revendiquée par l’Éducation nationale dans le cadre de l’éducation à la défense dont elle est le maître d’œuvre… peut-être davantage, d’ailleurs, que l’armée. Car l’Éducation nationale, à la différence de ce que l’on peut voir dans d’autres pays, est un ministère régalien, étroitement soumis au pouvoir politique qui lui dicte la marche à suivre, aussi bien pour l’apprentissage de la lecture que pour la (dé)formation des citoyens (les inénarrables « valeurs de la république ») qu’elle cherche à imposer à marche forcée.

De fait, la commémoration scolaire obligatoire prend place dans une longue série de mesures, dépassant largement les quinquennats Macron, qui visent à faire de l’école le vecteur privilégié d’un patriotisme scolaire déjà balisé par la présence envahissante des symboles nationaux dans les établissements, le culte de la Marseillaise ou encore un très administratif et injonctif « devoir de mémoire » sans guère de rapport avec ce que pourrait être un enseignement de l’histoire réellement formateur.

Déjà, en avril 2025, un rapport parlementaire rédigé par deux députés d’extrême-droite  envisageait « d’associer directement les établissements scolaires » aux cérémonies commémoratives qui pourraient se tenir dans leurs enceintes, avec l’objectif final de « faire vibrer [dans les élèves] une fibre nationale […] de faire d’eux un même peuple. » On y arrive et, sur ce point comme sur d’autres, l’Éducation nationale ne fait guère qu’ouvrir un peu plus la voie à l’extrême-droite.

Incontestablement, la commémoration scolaire obligatoire illustre la force du populisme éducatif qui tient lieu de politique éducative depuis de nombreuses années : il s’agit moins de répondre aux exigences d’un véritable service public d’éducation attaché à l’intérêt général que de complaire à une partie de l’opinion dont on attend les suffrages. Mis bout à bout, les symboles et les annonces font sens : après l’échec de la généralisation du SNU, après l’échec de l’uniforme scolaire, la cérémonie commémorative prévue pour novembre 2026 a principalement pour fonction, comme le SNU, comme l’uniforme, de délivrer à l’opinion une certaine image des jeunes, l'image d'une jeunesse patriotique, disciplinée, soumise à un ordre et à un imaginaire collectif dont ils n’auront jamais été mis en mesure de contester la vacuité ni la dimension totalitaire.

Totalitaire ? Car effectivement, indépendamment des considérations électoralistes dont on ne doute pas qu’elles jalonneront l’année scolaire, « l’acculturation des jeunes à la guerre » et sa mise en scène dans une cérémonie commémorative obligatoire, outrepasse la portée d’une simple ligne dans un programme scolaire. Totalitaire ? Car le principe d’une cérémonie patriotique est d’enfermer les individus dans une croyance quasi mystique porteuse d’une identité à bien des égards artificielle, souvent meurtrière, exclusive (Français d’abord) et excluante (la France aux Français).

Alors que, de toute évidence, la planète est rentrée dans un moment de son histoire dont elle ne sortira pas intacte, que le bouleversement climatique dévaste les terres, les bêtes et les gens, focaliser l’attention des jeunes sur une menace exclusivement militaire/étrangère risque de se traduire, si ce n’est déjà le cas, par un conditionnement, une inhibition, qui rendront impossible toute remise en cause des politiques brutales et irrationnelles décidées en dehors de tout contrôle, comme par exemple celles qui aboutissent à consacrer à la guerre des sommes objectivement démentielles ou à se barricader derrière des frontières. Des enjeux qui devraient rendre caduque l’obligation d’obéissance à une circulaire administrative.

 

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