samedi 22 août 2026

Interdiction des réseaux sociaux : la brimade pour éduquer ?

 

Répondre à une question de société par un interdit brutal : l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans confirme qu’en matière éducative l’affichage politique l’emporte sur toute autre considération. Loin de protéger les enfants, ce que manifeste cette mesure, c’est d’abord la réelle méfiance d’une partie de la société et de la classe politique pour la jeunesse.

Répondre à une question de société par un interdit brutal : l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans confirme qu’en matière éducative l’affichage politique l’emporte sur toute autre considération. Loin de protéger les enfants, ce que manifeste cette mesure, à bien des égards irrationnelle, voire totalitaire, c’est d’abord la réelle méfiance d’une partie de la société et de la classe politique pour la jeunesse.

Rien ne tient la route avec cette mesure. Partir de quelques cas surmédiatisés de harcèlement pour interdire indistinctement tous les réseaux sociaux, c’est confondre la nature d’un problème – le harcèlement – avec l’un de ses supports, comme si le harcèlement en milieu scolaire avait attendu les réseaux sociaux pour se manifester, comme si leur interdiction allait le faire disparaître. Il faut une ignorance crasse de l’histoire de l’éducation pour faire de l’école du passé un lieu de sociabilisation apaisé à l’écart des tensions et des rivalités (1), une méconnaissance tout autant crasse de la réalité des réseaux sociaux réduits - en dépit de leur diversité et de leur richesse - à la caricature d’un monde sans foi ni loi. Même si les abus existent, même si les dangers sont réels, l’interdiction pure et simple d’un moyen de communication privilégié par les jeunes est d’abord un déni d’éducation, un refus d’échange, de dialogue avec une classe d’âge à qui on refuse tout espace d’autonomie, toute capacité à s'exprimer en dehors du regard adulte, à gérer l'information… qui ne peut se faire que lorsqu’on y a accès. Du reste, des adultes eux-mêmes massivement décervelés par les médias Bolloré sont-ils les meilleurs guides en la matière ? Les « dangers des réseaux sociaux » mis en avant pour justifier l’interdit sont-ils à vrai dire plus grands que la désinformation méthodique délivrée à longueur de journée sur les antennes et les fréquences d’un milliardaire d’extrême-droite ?

Comme souvent en France (2) lorsqu’il s’agit des jeunes, ces derniers sont systématiquement laissés à l’écart du débat qui les concerne pourtant au premier chef. Leur parole est superbement ignorée, même pas sollicitée, au mépris des droits les plus élémentaires qui leur sont reconnus par la Convention internationale des droits de l’enfant dont il faut rappeler ici les obligations qu’elle impose aux pays signataires :

« Les Etats parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. » (article 12.1)

« L’enfant a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen du choix de l’enfant. » (article 13.1 Cette dernière formule inclut évidemment internet et les réseaux sociaux encore peu répandus en 1989, date de l’élaboration de la Convention).

Mais ici, en dépit de droits pourtant reconnus de façon explicite, le dévoiement du principe de protection des enfants prend la forme malheureusement courante d’une infantilisation des jeunes et de leur mise au pas.

Il n’est pas anodin que l’interdiction des réseaux sociaux soit annoncée dans la foulée d’autres mesures – interdiction du portable en lycée, loi Ripost ciblant prioritairement les divertissements juvéniles et leurs débordements – de nature proche  et de même objet : surveiller et punir une classe d’âge objet de toutes les méfiances. Pas anodin non plus que toutes ces annonces interviennent à la veille d’une année électorale qu’on pressent placée sous le signe du populisme éducatif. Pas anodin enfin que l’interdiction des réseaux sociaux obéisse à ce qui est présenté comme la volonté de Macron : « le président veut… » Après la communication tapageuse sur le SNU, sur l’uniforme scolaire, sur la réduction des vacances d’été etc – autant d’initiatives avortées – l’interdiction des réseaux sociaux apparaît davantage comme un élément de communication politique que comme un outil de réflexion légitime sur la place à leur reconnaître dans l’éducation. Elle est aussi le signe d’un sérieux dysfonctionnement politique qui fait passer le caprice du chef avant le débat démocratique et la société civile.

Faut-il croire à la préoccupation de protection des enfants mise en avant par les promoteurs de la loi ? Au souci de garantir leur avenir ? L’argument serait plus crédible s’il ne venait après le dramatique épisode de Bétharram (et de dizaines  autres établissements) qui a vu le système éducatif et les responsables politiques se compromettre honteusement. Plus crédible également si l’interdiction des réseaux sociaux n’avait été adoptée par les mêmes parlementaires dans la foulée d’une loi (Duplomb 2) qui met en péril la planète et la vie des jeunes qui en auront demain l’héritage. Un héritage qui devrait inciter les politiques et plus généralement les adultes à un peu plus de modestie et de respect pour une classe d’âge que beaucoup regardent comme une menace alors que c’est la planète qu’on leur laisse qui les met en danger.

De façon significative, les initiatives législatives évoquées ci-dessus résultent toutes d’une entente parlementaire entre la droite et l’extrême-droite qui, pendant une décennie, ont imposé leur logiciel éducatif : surveiller et punir. A la veille d’une année électorale de tous les dangers, il appartient aux éducateurs – et si possible, à la gauche politique (la chose n’est pas gagnée…) – de faire entendre une autre voix, d’élaborer un projet qui passerait à côté de l’essentiel s’il ne mettait en avant la promotion du droit de l’enfant, de l’élève, droit non pas considéré comme l’expression d’un caprice de toute puissance, mais comme l’exigence d’un respect mutuel, partagé. Un respect qui passe par la possibilité de faire entendre sa voix… y compris sur les réseaux sociaux. Ce que beaucoup d’adultes ont manifestement du mal à accepter.

Nota : la présente note de blog ne traite pas des conséquences inquiétantes induites par la vérification de l'âge sur les réseaux sociaux. Voir sur ce point l’excellente analyse de la Quadrature du net : 

https://www.laquadrature.net/2026/05/21/derriere-la-verification-dage-sur-les-reseaux-sociaux-la-generalisation-du-controle-didentite-en-ligne/

La Quadrature du net qui réagit également avec cette mise à jour : 

https://blogs.mediapart.fr/la-quadrature-du-net/blog/220726/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-une-loi-reactionnaire

(1) A titre d’illustration sur ce blog, le récit édifiant des frasques des élèves du collège de La Flèche au 18e siècle. "Des élèves ensauvagés au collège de La Flèche au XVIIIe siècle".

(2) A l’heure actuelle et quoiqu’en disent les promoteurs de la loi, la France est le seul pays européen à vouloir interdire la totalité des réseaux sociaux.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Le venin dans les têtes, le venin dans l'école

  Le RN premier parti de France : ce n’est plus un cauchemar, c’est une réalité. Refuser de poser la question de savoir comment le cauchem...