Pour le 11 novembre, la cour de récréation de toutes les écoles de France transformée en espace sacré à la gloire des « morts pour la France », à la gloire de la guerre. Anticipant sur l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, l’Éducation nationale fait du lavage de cerveau militaro-patriotique une discipline à part entière. Ce n’est plus une dystopie.
Les élèves – tous les élèves du CM1 à la Terminale – au garde-à-vous devant le drapeau, minute de silence, dépôt de gerbe, appel des morts (sic), discours du ministre, Marseillaise, fanfare militaire, Anciens combattants (d’Algérie) au premier rang etc. Ce n’est pas seulement dans la Russie de Poutine mais en France où, aux alentours du 11 novembre, la cour de récréation de tous les établissements scolaires publics et privés se transforme l’espace d’une journée en une sorte d’espace sacré à la gloire des « morts pour la France ». Plusieurs millions d’élèves, 900 000 enseignants offerts en victimes expiatoires à une injonction de Macron, à un fantasme militaro-patriotique devenu rituel scolaire par la magie d’une Éducation nationale à qui l’obéissance absolue au principe du chef fait oublier sa mission éducative.
Un guide ubuesque et impérieux codifie dans le détail, minutes par minutes, le déroulement d’une cérémonie inspirée des rituels militaires... ou religieux. Mais un rituel religieux obligatoire au cours duquel chacun est tenu d’abandonner ses propres valeurs, ses propres convictions, ses croyances au profit de celles du président relayées par le ministre, son homme de main, et les chefs d’établissement. « La cérémonie est un moment d’hommage et de recueillement : les élèves prennent à cette occasion des postures de respect et d’écoute […] Les élèves doivent observer le silence, demeurer attentifs et participer au chant de la Marseillaise ». Hommage obligé, recueillement obligé, respect obligé : en totale contradiction avec les principes d’une éducation civique ouverte censée faire des citoyens critiques et autonomes, cette cérémonie viole la liberté de conscience des élèves, des familles, des personnels desquels on exige une « posture » de soumission à une opinion non discutée, celle qui transforme les victimes des guerres en « morts pour la France », une imposture qui s'autorise à parler à la place des morts et justifie toutes les guerres menées au nom de la France. Mystification qui vide l'histoire de son sens en amalgamant dans une même formule les millions de conscrits tués à la guerre malgré eux et les résistants qui ont offert leur vie à une cause qu'ils avaient vraiment choisie. Grossière malhonnêteté qui fait passer pour des exemples, des héros, aux yeux des jeunes les tortionnaires et les assassins des guerres de décolonisation.
Contradiction également avec la liberté pédagogique, la cérémonie devant être préparée en amont (dans toutes les disciplines !), ce qui laisse peu d’espace pour faire comprendre aux élèves que les « morts pour la France » sont bien souvent des morts à cause de la France, des millions d’hommes que le principe de la conscription a envoyés à la mort contre leur gré. Les guerres menées par la France sont toujours justes et bonnes. Cette journée mémorielle en hommage aux morts est en réalité un hommage à la guerre, avec l’Éducation nationale dans le rôle de « détrousseur de cadavres » (Dalton Trumbo).
Ni éducation civique, ni enseignement de l’histoire, ni même appel à la mémoire collective, cette cérémonie est plus sûrement un déni d’éducation. Son institution – elle est destinée à devenir pérenne – ne tient pas aujourd’hui du hasard. Elle s’inscrit à la fois dans une histoire longue, celle d’un système éducatif et d’un enseignement de l’histoire qui ne se sont jamais libérés d’une tradition guerrière déshistoricisée (fatalité des guerres auxquelles il faut se préparer ; bataillons scolaires du début de la Troisième république etc) ; une histoire plus proche avec l’éducation à la défense institutionnalisée en 1982 (par le PS…) qui a laissé son empreinte sur la guerre et l’enseignement de l’histoire ; période marquée également par la présence de plus en plus envahissante des symboles nationaux à l’intérieur des établissements ; mais surtout ce qu’on peut appeler un « moment Macron », balisé par plusieurs initiatives dans lesquelles l’Éducation nationale a sombré corps et âme.
Le SNU, porté par Macron depuis 2017, avec ses élèves en uniforme au garde-à-vous devant le drapeau pour chanter la Marseillaise, est incontestablement la matrice de cette nouvelle journée mémorielle : abandonné pour des considérations budgétaires, il resurgit ici sous une forme allégée, plus acceptable par le contribuable, mais dont la logique est la même. Plutôt qu’une citoyenneté ouverte et responsable, il s’agit de donner à l’opinion publique l’image d’une jeunesse patriotique et disciplinée (si possible en uniforme, autre lubie de Macron), rassemblée sous le drapeau « dans une posture de respect et de silence », une jeunesse non contestataire, « acculturée à la guerre », selon la formule adoptée par l’Éducation nationale qui, à force de plier devant le pouvoir politique, même dans ses pires exigences, les plus criminelles, va finir par ne plus avoir aucune légitimité : se rend-elle compte de la signification que peut avoir une culture de guerre comme principe éducatif ? Des milliers d'enfants de Gaza ne sont plus là pour lui faire un dessin...
Par la violence symbolique qu’elle représente, par la brutalité avec laquelle elle s’impose à un public par nature captif, cette journée de commémoration scolaire ne ressemble à rien de ce qu’on a connu jusqu’ici.
Novembre 2026 : le calendrier fait sens. Dans le contexte d’une année électorale de tous les dangers, se voit institutionnalisé sous forme scolaire un rituel rejoignant les nombreuses propositions de l’extrême-droite visant à intégrer les symboles nationaux au quotidien des élèves (lever des couleurs, Marseillaise quotidienne etc). En novembre 2027, avec l’éducation civique remplacée par une éducation patriotique, l’enseignement de l’histoire réduit au roman national, l’extrême-droite au pouvoir n’aura rien à changer à un cérémonial institué un an plus tôt par l’Éducation nationale.
Il reste quelques mois aux personnels, aux élèves (ils ont leur mot à dire), aux familles pour faire savoir s’ils cautionnent cette pitrerie patriotique. Quand on n’a rien d’autre à apporter à la jeunesse que le culte de la terre et des morts (Barrès), généralement, ça se termine très mal.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire