vendredi 20 mars 2026

Une minute de silence dangereusement éloquente

 

L’Assemblée nationale puis le Sénat observant une minute de silence à la mémoire d’un militant d’extrême-droite mort au combat – car il faut bien désigner les faits par leur nom : même dans la pire dystopie, la chose paraissait difficilement imaginable. C’est pourtant ce qui s’est passé les 17 et 18 février 2026, dates qui baliseront sans doute un moment dans l’histoire de ces institutions républicaines qui viennent de montrer le peu de cas qu’elles faisaient des valeurs censées fonder leur légitimité.

Les débats et les déclamations hystériques qui ont suivi au sein de ces deux assemblées, reproduits en flot ininterrompu et sans distanciation sur les plateaux télé et dans les radios (la plupart ne se montrant d’ailleurs pas plus responsables que les réseaux sociaux pourtant si décriés), auront surtout confirmé qu’en politique un mort sert à tout à condition de savoir s’en servir.

De fait, l’émotion avancée comme prétexte à cette minute de silence, a rapidement viré à une sordide instrumentalisation : mise en accusation d’un parti politique (LFI) jugé collectivement coupable et, parallèlement, certificat d’honorabilité accordé à une extrême-droite présentée comme victime quand bien même, tout spécialement à Lyon, elle  est régulièrement impliquée dans des violences de rue. Violence à peine atténuée sous les ors du Parlement par l’arrogance et la brutalité des orateurs – on ne parle même pas de leur mauvaise foi abyssale – dont la jouissance à régler des comptes l’emportait manifestement sur l’affliction suscitée par la mort d’un homme.

Très vite, on a compris – mais tout le monde ne l’a pas compris – que la mort d’un militant d’extrême-droite changeait de nature : il ne s’agit plus de condamner la violence en politique mais d’en faire le prétexte à une sorte d’intimidation médiatique et institutionnelle, d’imposer le silence, de faire taire la contestation sur toutes sortes de sujets. Quand Wauquiez, faisant le grand écart entre l’homicide de Lyon et ses médiocres préoccupations politiciennes, réclame la censure de Rima Hassan, c’est aussi la cause palestinienne que défend la députée européenne qui est visée et sa dénonciation du génocide de Gaza. Dans l’opération de récupération lancée par la droite et l’extrême-droite, la première étape, relayée par les médias, est donc parfaitement réussie.

La seconde n’a pas tardé, notamment avec l’annonce du ministre de l’Enseignement supérieur conférant aux préfets (c’est-à-dire au ministre de l’Intérieur) un pouvoir de contrôle sur les « manifestations » qui se déroulent à l’intérieur des universités. Et dans une même logique, l’ahurissante déclaration de la porte-parole du gouvernement réclamant qu’il « n’y ait plus jamais un député LFI à l’Assemblée nationale »… Appel du pied à l’électeur ? Menace d’interdiction d’un parti politique ? Contrôle et criminalisation de la parole publique ? Probablement les trois hypothèses à la fois. Même si, pour paraphraser Lucien Febvre (historien, co-fondateur avec Marc Bloch de l’Ecole des Annales), « l’anachronisme est le péché de l’historien », le moment février 2026 en France fait furieusement remonter à la mémoire certains épisodes de l’histoire de l’Allemagne au début des années 30, années de l’arrivée des nazis au pouvoir.

Le 14 janvier 1930 à Berlin, le Sturmführer SA Horst Wessel, âgé de 22 ans, est abattu par un militant communiste. Il meurt quelques semaines plus tard. Dans un contexte de désordre politique et de violences de rue, sa mort, outrancièrement médiatisée mais habilement mise en scène, donne l’occasion aux nazis d’en faire un martyr, puis, à partir de 1933, un héros national, le Horst Wessel Lied promu comme hymne officieux de l’Allemagne.

Dans la nuit du 27 au 28 février 1933, quelques semaines après la nomination d’Hitler au poste de chancelier et dans le cadre d’une campagne électorale violemment perturbée par les milices nazies, l’incendie du Reichstag à Berlin, exploité par ces mêmes nazis contre leurs adversaires politiques, fait rentrer l’Allemagne dans un régime de terreur : interdiction du Parti communiste puis des autres formations politiques, suspension des libertés publiques, pleins pouvoirs à Hitler.

Dans les deux cas, le meurtre de Horst Wessel, l’incendie du Reichstag, deux faits au départ isolés, indépendants de tout appareil hiérarchique, sont instrumentalisés pour criminaliser l’opposition politique, terroriser et faire taire toute forme d’expression publique.

Assimiler l’Allemagne des années 30 à la France d’aujourd’hui serait certes incongru et la triste figure de Bardella est déjà suffisamment inquiétante pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en faire l’épigone d’Hitler. Néanmoins, si ce rappel historique trouve ici sa place c’est précisément parce que ces événements, en Allemagne comme en France, révèlent en creux comment des épisodes localisés se déroulant en dehors de toute action concertée, peuvent, dans un contexte donné, générer des conséquences qui les dépassent mais qui font sens. Et que, des deux côtés du Rhin, on aurait peut-être aujourd’hui tendance à négliger.

L’instrumentalisation de la mort de Q. Deranque (qu'il me soit permis de ne pas l'appeler gentiment Quentin) apparaît alors comme le symptôme d’un climat politique nauséabond, déjà fortement corrompu par une extrême-droite qu’une minute de silence en hommage à l’un de ses militants vient conforter encore un peu plus. Symptôme également de la pusillanimité, de l’inconscience, d’une large partie de la gauche qui ne voit pas le poids symbolique que représente le fait de se lever au côté et à la demande des 120 députés d’extrême-droite, faisant preuve d’un aveuglement dont il faudra bien rendre compte un jour. Symptôme, en outre, même si cela n’est malheureusement pas nouveau, du rôle joué par les médias dans la banalisation de la parole d’extrême-droite.

 

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