mardi 3 novembre 2026

La police contre l’école : les prémisses de 2015

 

Si, en matière de violences policières, la décennie Macron traîne une sinistre image, il faut néanmoins remonter plus loin en arrière pour comprendre comment à un moment donné, l’Éducation nationale a pu se laisser embarquer dans une surenchère policière dont on ne voit pas la fin.

Exercées sur de tout jeunes élèves, excusées et même revendiquées par le pouvoir politique, les violences policières de ces derniers jours dépassent tout ce que l’on pouvait imaginer. Avec 18 enquêtes confiées à l’IGPN (manifestement un minimum compte tenu de la nature de la saisine), il ne s’agit pas de bavures, de cas isolés, mais d’une violence systémique qui interroge non seulement les pratiques policières – une particularité française au moins dans les pays démocratiques – mais également les relations tissées depuis un certain temps entre l’Éducation nationale et la police. Si à ce sujet la décennie Macron traîne à juste titre une sinistre image, il faut néanmoins remonter plus loin en arrière pour comprendre comment à un moment donné, l’Éducation nationale a pu se laisser embarquer dans une surenchère policière dont on ne voit pas la fin.

Janvier 2015 : à Nice, un enfant de 8 ans est dénoncé à la police par son enseignant et interrogé au commissariat pour soupçon d’apologie du terrorisme. Pas moins. Excès de zèle, cafouillage administratif ? Absolument pas : soutenu par son syndicat, l’enseignant reçoit également la caution de la ministre en titre, N. Vallaud-Belkacem. Dans le contexte des attentats de janvier 2015 qui a vu l’école absurdement mise en cause notamment par Valls, Premier ministre (« à l’école, on a laissé passer trop de choses… »), c’est toute une administration scolaire tétanisée, sous la férule de sa ministre bien mal inspirée, qui se lance dans une chasse aux sorcières éperdue, les sorcières et sorciers étant alors repérés parmi les élèves qui avaient eu le front de se faire remarquer pendant la minute de silence imposée en hommage à Charlie. Car on l’a un peu oublié : à ce moment-là, 13 millions d’élèves étaient censés être Charlie. La réaction de N. Vallaud-Belkacem devant les députés mérite d’être citée intégralement. Elle explique en partie la suite de l’histoire :

« Vous me demandez combien d’incidents m’ont été signalés. Je vais vous répondre précisément. S’agissant de la minute de silence elle-même, une centaine d’incidents nous ont été signalés. Les jours suivants, nous avons demandé aux enseignants de rester aussi vigilants ; une centaine de nouveaux incidents nous ont été signalés. Parmi ces incidents, une quarantaine ont été transmis aux services de police, de gendarmerie, ou encore à la justice, car il s’agissait dans certains cas d’apologie du terrorisme. Nous ne pouvons pas laisser passer cela. »

Quelques jours plus tard, reprenant mots pour mots les termes d’un discours pontifiant de Hollande, l’Éducation nationale fixait les règles pour de longues années : «  Tout comportement mettant en cause les valeurs de la République ou l’autorité du maître fera l’objet d’un signalement systématique au directeur d’école ou au chef d’établissement, d’un dialogue éducatif associant les parents d’élèves et, le cas échéant, d’une sanction. Aucun incident ne sera laissé sans suite. » Un « dialogue éducatif » qui se tient dans les locaux de la police ou dans le bureau du juge.

La ministre ouvrait la voie d’une collaboration renforcée et décomplexée avec le ministère de l’Intérieur : « A travers nos deux ministères [Éducation nationale et Intérieur], ce sont deux piliers de notre République qui se mobilisent conjointement. Une mobilisation qui s’accompagne d’un changement radical de culture. » (Najat Vallaud-Belkacem, 04/11/2015). Collaboration qui se traduisait notamment par une circulaire conjointe de l’Intérieur et de l’Éducation nationale en date du 29 juillet 2016, manifestement rédigée dans la panique et la précipitation (attentat de Nice, 14/07/2016) : puisque le gouvernement s’interdisait obstinément toute réflexion sur les causes profondes du terrorisme au prétexte qu’ « expliquer, c’est excuser », il ne restait plus qu’à travailler l’opinion publique pour la faire arriver aux mêmes conclusions. Avec, en arrière-plan, ce vieux principe d’un régime à la dérive : faire peur pour faire obéir. De fait, avec cette circulaire, au-delà des annonces de façade, c’est le vocabulaire choisi qui fait sens : « vigilance renforcée, plan particulier de mise en sûreté (PPMS), espaces vulnérables de l’école, cellules académiques de gestion de crise, capacités de résilience de la communauté scolaire etc » Un vocabulaire policier pour une  vision policière de l’ordre scolaire, surveiller plutôt que protéger.

Ainsi, en 2015 et 2016, dans un contexte particulièrement anxiogène, l’école, prise en otage par le pouvoir politique et une opinion publique largement consentante, s’enfermait progressivement dans une logique sécuritaire et policière complètement irrationnelle dont le résultat le plus évident était de rendre plus légitime et en tout cas plus visible la figure du policier dans les établissements scolaires. Conséquence d’un fonctionnement pyramidal et autoritaire, l’administration se pliait à tous les niveaux aux injonctions du/de la ministre jusque dans ses manifestations les plus clownesques (en 2018, un stage de formation des proviseurs dans une caserne de gendarmerie…) mais dont on mesure aujourd’hui le potentiel dévastateur.

Lorsque les écoles se barricadent derrière des dispositifs de surveillance aussi spectaculaires que coûteux et inutiles, lorsque, très régulièrement, sous prétexte de fouille, les élèves même les plus jeunes sont « accueillis » à l’entrée de l’école par des rangées de policiers et de gendarmes lourdement armés, lorsque les incivilités juvéniles sont assimilées à de la délinquance et le port d’un foulard à du terrorisme, lorsque l’opinion publique s’est accoutumée à l’idée d’une dangerosité inhérente à la jeunesse, il ne faut pas alors s’étonner si des charges policières sauvages, désinhibées, recommandées « sans retenue » par le ministre de l’Intérieur, sont envoyées contre des ados qui demandent simplement de se faire entendre.

Les scènes dramatiques de ces derniers jours, images d’une violence étatique légale, symptômes d’un « extrême-centre [qui] pourrait bien n’avoir été qu’un pré-fascisme irresponsable » (Christian Laval), disent quelque chose de l’histoire contemporaine de l’école : celle d’un système éducatif trop étroitement dépendant du pouvoir politique mais celle également d’une société qui n’a pas confiance dans ses enfants.

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